Jean Dupouy

Au cœur de l’orchestre et l’orchestre à coeur

Ce soir, alors que les Solistes Européens, Luxembourg vont inaugurer leur vingt-cinquième saison, nous devons absolument saluer chaleureusement l’un de ses membres, présent en son sein depuis les premiers jours, l’un de ceux sans qui l’orchestre ne serait pas devenu ce qu’il est, reconnu pour ses qualités et nécessaire dans le paysage musical luxembourgeois : Jean Dupouy, son alto solo.

Voilà un musicien qui nous paraît emblématique d’une profession telle qu’on la rêve quand on la choisit, telle qu’on l’imagine quand on la considère de l’extérieur, un musicien au cœur de notre orchestre et qui a toujours eu notre orchestre à coeur.

Il y a d’abord eu l’excellence de la formation initiale au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, avec ses exigences, avec les rencontres qu’elle suppose, celles des maîtres, celles des condisciples.

Il y a eu ensuite ces hasards qu’il ne faut pas rater, parce qu’ils sont des tremplins. Ainsi, pour Jean Dupouy, qui se sent et se veut libre à la sortie de ses études, un contact avec un orchestre de chambre israélien et la tournée qui s’en suit en Amérique du Sud. L’occasion de tisser de multiples liens. Ainsi avec Vladimir Cosma, celui-là même qui sera consacré par la suite comme l’un des plus grands compositeurs de musique de chansons ou de films, et avec tant d’autres encore, d’Amérique ou d’Europe de l’Est.

Un autre moment-clé, une autre chance (méritée) à saisir, et une nouvelle étape dans l’existence musicale : l’intérêt pour la musique contemporaine et la rencontre de Serge Collot, l’altiste solo du Domaine Musical, l’ensemble de Pierre Boulez. Le voyage vers Buffalo aux Etats-Unis. Pour un an, croyait Jean Dupouy. Il y restera dix ans ! D’autres rencontres encore, avec le Quatuor Budapest, notamment. New-York ensuite, le Composers Quartet et de longues tournées. La participation à des comédies musicales. Bref, comme il le dit : « Une vie d’une incroyable richesse musicale » ! En 1973, c’est le retour en France, et  un poste de deuxième altiste dans l’Orchestre de l’Opéra National de Paris.

Et toujours cette disponibilité, cette faculté d’être là quand il le faut et comme il le faut. En 1979, sur les conseils de Daniel Barenboim, Jean Dupouy se présente à l’Orchestre de Paris. Il en sera l’alto premier soliste – connu et reconnu par toute la profession, ainsi que nous avons pu le constater à maintes reprises – jusqu’à sa retraite. Appartenir à cet orchestre lui permettra de jouer avec les plus grands chefs et les solistes les plus prestigieux.

Et la vie est parfois généreuse en beaux « engrenages » : Jean Dupouy sera le seul altiste français à être invité à participer à l’Orchestre du Festival de Bayreuth, un orchestre que l’on n’intègre que coopté, et qui ne compte guère d’instrumentistes venus de l’étranger. Consécration suprême – « couronnement de ma carrière » -, il en sera même l’alto solo !

Mais indépendamment de ce beau parcours, Jean Dupouy retient notre attention, et particulièrement ce soir, comme musicien d’orchestre, et surtout comme chef de pupitre. Les membres d’un orchestre sont rarement mis en évidence : on les considère en groupe, en masse, on les aperçoit peut-être, mais on ne les distingue pas réellement, occultés qu’ils sont par les chefs ou les solistes. Et pourtant, pour user d’une métaphore, une armée ne vaut que par la qualité de ses soldats et de ses officiers.

Un chef de pupitre a une responsabilité aussi difficile qu’essentielle dans l’entreprise orchestrale. Il doit veiller à la cohésion interprétative de son groupe, à son insertion réussie dans l’ensemble de l’orchestre. Il est, comme on dit aujourd’hui, « l’interface » entre le chef et les musiciens, faisant circuler les messages d’amont en aval – parfois paratonnerre – et d’aval en amont – s’exposant encore. Il doit gérer les incompréhensions des uns et des autres. Il doit être constamment vigilant. Mais c’est une belle responsabilité. Et quel bonheur quand l’orchestre est au comble de l’unisson.

Ce beau rôle exigeant, Jean Dupouy l’a exercé, depuis les premiers jours, et sans faille, toujours présent, toujours aussi engagé, au cœur des Solistes Européens, Luxembourg, cet orchestre qu’il avait à cœur !

Ce soir donc, nous aurons un dernier regard particulier pour Jean Dupouy, toujours si attentif, toujours si concentré. Et par-dessus tout, nous désirons lui manifester notre considération affectueuse et reconnaissante pour le beau travail qu’il a accompli et tous ces merveilleux moments qu’il a contribué à faire naître.

Merci, Jean.

Stéphane Gilbart